Avant, j’ai aimé la fête. Je l’ai frottée fort pour qu’elle exauce mes souhaits. J’ai gagné de belles insomnies et perdu quelques synapses aussi. Dans les sourires d’insouciance j’ai serré mes molaires jusqu’à les limer. Maintenant je mâche le vice à mini-mot, je suis de l’autre côté ; de la trentaine, de la fête et du bar, parfois. Il m’est arrivé de prendre les commandes, de traire des litres d’alcool contre un loyer. Un ginto, deux mojito, trois bières et un Coca.
- En demi ou en pinte ?
- Quoi ?
- Les bières, en demi ou en pinte ?
Comme ma voix se brise sur la playlist, je joue au mime-bourré :
- En demi ? (serrer le pouce et l’index) ou en PINTE ? (écarter grand les bras)
Cette phrase, je la répète tant de fois qu’ensuite mon semi-sommeil sursaute : “en demi ou en pinte”, tard dans le noir la question agite encore mes lèvres de somnambule. Comme un tressaillement sur ce disque rayé d’avoir trop tourné. Trop vite, trop grand. Derrière le bar la taille ça compte. Je m’occupe d’un-e client-e après l’autre et grâce aux collègues de la nuit, je prends un cours de répartie. Qui n’est pas servi ?
-Alors, je vais te prendre un coubalibré.
-Alors, je vais te prendre ta carte d’identité.
Au suivant.
- Six shots spéciaux s’te-plait
- Lesquels tu veux ?
- Deux de chaque : “bois mes règles”, “pertes blanches” et “toucher rectal”.
- Rectaux.
- Quoi ?
- Rien, 24 euros.
Sans contact. Avec une consigne : “Lèche-moi”. Au comptoir on expose les courbes et on frôle la débauche charismatique. C’est l’aura de la scène, le flirt des lumières sur nos mains, la caisse qu’on claque, les sueurs qu’on essuie, le pouvoir d’emporter la foule, dans l’ordre de ton choix. Un coup de menton à droite, des sourcils haussés à gauche. Deux zestes de suspense pour l’amour de la valse mais l’épilogue est déjà passé samedi dernier : à la fin, tout le monde boit. Certain-es titubent ou s’accoudent à l’ivresse du cœur. D’autres s’étonnent quand on lance :
- Qu’est-ce qu’il te faut ?
- Ce que tu veux, surprends-moi.
- Un verre d’eau ?
- Mais parfait, en pinte s’te-plait !
C’était bien, ça parait loin, aligner des demis de bonheur à moitié plein.

Alexia Tamécylia
Atelier #écriture #queer #féministe @languedelutte #féminisme

Les textes de ce blog ont été créés lors d’ateliers d’écriture, en non mixité queer et féministe. Plus d’informations sur : www.facebook.com/languedelutte

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