Est-ce que la ville te manque ? Est-ce que Paris te manque ? Elle m’a demandé ça tout à l’heure. Je n’ai pas répondu, je ne sais pas. J’avais le vertige en me réveillant ce matin, la nausée d’un lendemain de cuite. Comme si le corps s’était rappelé ce qu’un samedi matin était normalement pour lui : le mal de tête, le « Je ne vais pas y arriver », la fatigue, la lassitude. Mais les vendredis soir ne nous abîment plus depuis longtemps.

C’est étourdissant de réaliser qu’on s’habitue à tout. On nous interdit de sortir, on nous interdit d’aller en club, on nous interdit de se regrouper, on nous interdit de boire, de dîner, de rigoler, de danser, de crier, de postillonner. On finit par renoncer. A-t-on vraiment le choix ? C’est fatiguant de se rebeller, surtout quand il n’y a pas d’ennemi. Ces renoncements ont aspiré nos énergies vitales, celles qui se rechargent seulement lorsque le soleil se couche. …


J’avance dans le noir. La cadence de mes pas, signent la peur.

Ça faisait longtemps que ce n’était pas arrivé. Ce n’était toujours pas réellement autorisé. Nous n’étions ni les premières ni les dernières à le faire. Nous ne faisions rien de mal. En fait, nous faisions ce que nous avions l’habitude et le droit de faire librement quelques semaines auparavant. Que maintenant nous ne pouvons plus faire, légalement.

Avant, des inconnues pouvaient devenir des histoires d’un soir, des histoires à raconter, des histoires à suivre, nos belles histoires. Des visages jamais croisés pouvaient devenir familiers au lever du jour.

Maintenant nous faisons ça entre nous. …


Ça sent le poisson.

J’aime pas cette odeur. Je ne sais pas si c’est le goût ou l’odeur que je déteste le plus dans le poisson. L’odeur du goût peut-être.

Les quais sont noirs de monde et de bière. C’est le week-end des Joutes. Excitation générale. Les hommes sont parés et préparés. Pas une tâche, pas un pli.

Il y a quelques mois des femmes ont demandé à intégrer les joutes sétoises. Refus catégorique. Les joutes sont et resteront exclusivement masculines.

Les cris se mêlent au bruit des hommes qui chutent dans l’eau. Qu’ils se noient. Qu’ils crèvent au fond de l’eau, qu’ils ne remontent jamais, qu’ils se fassent bouffer par les poissons. …


Le ciel est noir parsemé d’étoiles blanches qui scintillent comme des balles de revolver perdues éraflées. Elle marche seule. Sur Sunset boulevard les grands palmiers poussiéreux penchent leurs palmes de vert plastique fluo dirty vers elle pour l’envelopper, l’étreindre et l’étouffer. Hollywood boulevard étend son serpent large et sinueux, somnolent au cœur de la ville, des hordes de loosers montent et descendent le long de ses trottoirs friables à la recherche d’un verre au fond duquel revoir les reflets éclatés de leurs rêves brisés, booze, booze, leurs désirs au fond de leurs cœurs ralentis vrombissent comme les ailes des mouches qui se collent dans le smog qui étouffe la ville. Elle tourne à gauche, des coups de feu éclatent brefs et secs et déchirent un instant le silence. Elle ralentit puis reprend sa course. Deux hommes et une femme sortis de nulle part s’approchent du corps d’un jeune homme écrasé sur le bitume noir les bras en croix. Ils le recouvrent d’une couverture de laine blanche et ferment ses yeux sur les rêves qui venaient hier d’éclore au fond des fumées de son esprit. Règlement de compte ? Erreur de cible ? Un hélicoptère descend et tournoie au-dessus du corps quelques minutes avant de se poser. Des cops en descendent surarmés. Quatre heures du matin. LA tressaille au sons stridents de tous les rêves et de toutes les espérances de ses occupants. Certains inconscients sombrent dans la fumée onirique et perverse, le poison de la ville. …


Zone Autonomie Féministe.

Tout le monde dit que Paris pue, qu’elle est sale mais je l’ai toujours identifiée comme étant la ville lumière. Celle de la Belle Époque, des corsets et du progrès. Celle des grandes avenues et des perspectives haussmanniennes où tout est bien rangé, dans laquelle chaque perspective se termine sur un monument. Ici un Opéra flanqué aux initiales d’un dictateur, là un cavalier victorieux avec plus loin, une rue à son nom qui le porte aux cieux. J’ai même de l’affection pour les pigeons, lointains ancêtres des voyageurs qui délivraient les messages derrières les lignes ennemies. Ils sont porteurs d’espoir quand ils s’envolent. …


J’ai passé l’après-midi d’hier entourée de douceur.

Un atelier d’écriture sur la colère.

Je n’y arrivais pas.

La colère ne sortait pas.

Trop de douceur autour de moi.

Une trentaine de femmes étaient là, à écrire leur colère.

On s’écoutait, elles se livraient, se dévoilaient, on riait, on s’émouvait, on se réchauffait.

Il faisait froid dehors.

Le monde est tellement froid.

Et je suis restée là, au milieu de ces femmes, le plus longtemps possible. Je ne partais pas.

J’étais bien.

J’avais raconté une petite colère qui n’en était pas une.

Juste un dégoût, une déception.

L’amertume d’un combat gagné alors que je ne voulais pas me battre. …


Avant, j’ai aimé la fête. Je l’ai frottée fort pour qu’elle exauce mes souhaits. J’ai gagné de belles insomnies et perdu quelques synapses aussi. Dans les sourires d’insouciance j’ai serré mes molaires jusqu’à les limer. Maintenant je mâche le vice à mini-mot, je suis de l’autre côté ; de la trentaine, de la fête et du bar, parfois. Il m’est arrivé de prendre les commandes, de traire des litres d’alcool contre un loyer. Un ginto, deux mojito, trois bières et un Coca.
- En demi ou en pinte ?
- Quoi ?
- Les bières, en demi ou en pinte ?
Comme ma voix se brise sur la playlist, je joue au mime-bourré :
- En demi ? (serrer le pouce et l’index) ou en PINTE ? (écarter grand les bras)
Cette phrase, je la répète tant de fois qu’ensuite mon semi-sommeil sursaute : “en demi ou en pinte”, tard dans le noir la question agite encore mes lèvres de somnambule. Comme un tressaillement sur ce disque rayé d’avoir trop tourné. Trop vite, trop grand. Derrière le bar la taille ça compte. Je m’occupe d’un-e client-e après l’autre et grâce aux collègues de la nuit, je prends un cours de répartie. Qui n’est pas servi ?
-Alors, je vais te prendre un coubalibré.
-Alors, je vais te prendre ta carte d’identité.
Au suivant.
- Six shots spéciaux s’te-plait
- Lesquels tu veux ?
- Deux de chaque : “bois mes règles”, “pertes blanches” et “toucher rectal”.
- Rectaux.
- Quoi ?
- Rien, 24 euros.
Sans contact. Avec une consigne : “Lèche-moi”. Au comptoir on expose les courbes et on frôle la débauche charismatique. C’est l’aura de la scène, le flirt des lumières sur nos mains, la caisse qu’on claque, les sueurs qu’on essuie, le pouvoir d’emporter la foule, dans l’ordre de ton choix. Un coup de menton à droite, des sourcils haussés à gauche. Deux zestes de suspense pour l’amour de la valse mais l’épilogue est déjà passé samedi dernier : à la fin, tout le monde boit. Certain-es titubent ou s’accoudent à l’ivresse du cœur. D’autres s’étonnent quand on lance :
- Qu’est-ce qu’il te faut ?
- Ce que tu veux, surprends-moi.
- Un verre d’eau ?
- Mais parfait, en pinte s’te-plait ! …


Le syndrome acéphalique ne fut pas immédiatement détecté. Ne serait-ce que parce qu’à l’époque de l’apparition des symptômes — les choses ont bien changé depuis — il était socialement peu acceptable d’envisager qu’une quelconque perte de capacité puisse affecter prioritairement le corps masculin. Et ce d’autant plus que dans les années 20, la majorité des chercheuses en génétique et neurologie étaient encore des chercheurs. De sorte que les premières études suggérant une diminution du taux de connexion neuronale se fondaient encore sur des cohortes mixtes.

Ainsi, la nette augmentation de l’écart de réussite scolaire entre garçons et filles dans les classes d’âge 4–12 ans n’apparut initialement que comme le prolongement d’une tendance déjà amorcée depuis plusieurs décennies. De même, bien que les domaines professionnels traditionnellement occupés par une population majoritairement masculine étaient fortement affectés, il fallut un temps considérable avant que le syndrome ne soit manifeste, tant une diminution des capacités cognitives dans les conseils d’administration et les fonctions de maintien de l’ordre peut rester longtemps indétectable. L’étude de la Docteure Fallope (qui se trouvait être, ironie de l’histoire, l’arrière-arrière-arrière-petite nièce de celui qui avait jugé bon de planter son drapeau éponyme sur les fameuses trompes), fut sans surprise décriée pour défaut d’objectivité scientifique, et son auteure accusée d’être animée par un motif de vengeance antipatriarcale (le terme “hystérie” étant devenu politiquement incorrect). …


Le 27 septembre 2040, il est 13h15, je me réveille. Je déteste me réveiller aussi tard. J’ai un mal de crâne atroce. Je suis tout.e habillé.e dans mon lit. J’ai les cheveux gras. Je ne suis même pas démaquillé.e. Je me sens coupable de ne pas m’être démaquillée. J’ai l’impression d’avoir mille couches de maquillage, comme à chaque fois que j’oublie d’enlever mon mascara. Je regarde le plafond. Le même plafond que je regarde tous les matins et tous les soirs depuis que je suis enfant. Puis d’un coup, un élan. Je sors de mon lit, je descends. J’ai faim. Il n’y a personne dans la cuisine. Papa n’est pas là. Maman non plus, Luna non plus. C’est trop calme… J’entends des voix dans la cour. Tant mieux, je ne suis pas dans un mauvais rêve. Je sors dans la cour. Le chêne est toujours là. Ouf. Il y a deux jeunes personnes qui discutent en fumant une cigarette. Elles m’ont l’air étrangement familières, mais je ne les reconnais pas. Elles me regardent interloquées. Elles se décomposent, leurs visages se décomposent… Je me décompose. Je n’ai même pas eu le temps de me regarder dans le miroir. Je dois avoir une gueule pas possible. Je sors dans l’impasse. Les nuages sont blancs gris. Il n’y a pas un bruit. La rue est déserte. On est dimanche, peut-être. J’ai l’impression d’être dans un cauchemar éveillé, et pourtant, c’est étrange, je n’ai pas peur. Je suis censée avoir peur. Je n’y arrive pas… L’air est… bon. Quelque chose cloche… mais je ne me sens pas en danger. Je me mets à courir, je descends la rue de Longchamp à toute vitesse, je cours, vole, mais je n’ai pas l’impression de fuir. Je cours, parce que j’ai envie de courir. Jamais un désir n’a été aussi évident. Je cours, je vole, je ne vois plus rien, je ne sens que le vent qui m’aveugle, puis je ne le sens plus, je n’entends plus rien sauf ce désir, cette respiration. …


« La compétitivité c’est faire s’affronter des tomates et des poivrons parce qu’ils sont rouges tous les deux. Oui, je sais qu’on dit « toutes les deux », mais je suis pétrie d’archaïsmes. Vous savez, j’ai été biberonnée à la vieille littérature qui a son sublime aussi. Parler comme Racine ou Molière a un charme indéfectible pour moi. Je n’arrive pas à m’en défaire, c’est ma coquetterie de vieille dame indigne » Elle sourit. « Puis à vrai dire, je n’ai pas envie non plus. La langue change avec les gens vous savez, pas l’inverse. C’est pour ça que j’ai refusé de prendre part au débat sur l’écriture inclusive. Je pensais que ça se ferait ou que ça ne se ferait pas en fonction de l’évolution des individus. Et ça c’est fait. Sans moi. Ça permet de me dater, comme le carbone 14 permettait de dater les découvertes préhistoriques! » « Mais revenons à nos moutons. Je parlais d’égalité, enfin, je voulais parler d’égalité. Les derniers siècles, entre les deux révolutions, ont été bâtis sur cette notion d’égalité. ça semblait évident à tout le monde, cette histoire. On partait du principe que nous étions tous pareils, identiques et qu’on pouvait se comparer. A l’époque, on m’aurait fait courir contre vous et on en aurait conclu que vous étiez plus fort que moi ou peut-être moi plus forte que vous, après tout, je continue à préjuger comme dans l’ancien temps. On n’aurait pris aucune des caractéristiques qui nous constituent et on aurait juste comparé deux individus pour en déduire que celui-là était meilleur que l’autre. C’était ça, l’égalité. ça me fait rire tous ces groupuscules qui fantasment cette ancienne notion. Ils veulent revenir aux années 2000 en pensant naïvement que tout le monde avait autant. Ils n’ont pas connu cette époque, mais moi si. On n’avait pas tous pareil. C’est une utopie ce truc. On était en éternelle compétition dès la naissance. Vous vous rendez compte qu’à l’époque, tous les enfants d’une même année, qui étaient nés la même année, recevaient le même enseignement! Ils apprenaient, euh… Je ne sais pas, moi… Euh… A lire à 6 ans, par exemple. Tous. Et celui qui n’en était pas capable, paf! Il avait son étiquette, son échec collé sur le front. C’est une image! Ne me regardez pas comme ça! On ne collait quand même pas des étiquettes sur le front! Quoique… Je me souviens d’un truc. J’ai fait ma première année d’école primaire, comme on l’appelait à l’époque, l’année où justement on apprenait à lire, en Algérie. Le premier jour où je suis arrivée, la directrice passait dans les classes avec une gamine qui portait un panneau autour du cou. Je ne savais pas encore lire, et encore moins lire l’arabe, mais j’avais compris que ce panneau disait qu’elle était nulle. C’est horrible, hein? » « Bon, je ne parlais pas de ça. Je disais quoi déjà? Ah oui! Les enfants apprenaient tous à lire au même âge, par exemple. Mon fils, le cadet, il a su lire avant. Vous allez vous dire qu’il a été considéré comme un champion, le gagnant de la course à la lecture. Ben non. Il ne fallait pas être en avance non plus, enfin pas uniquement dans certains domaines. Fallait tout avoir en même temps. Lui, par exemple, il aurait eu la maturité émotionnelle d’un gamin de 7 ans à 5 ans, en sachant lire comme un gamin de 7 ans, ça aurait pu passer, on aurait considéré exceptionnellement qu’il avait 7 ans au lieu de 5 ans. Mais ce n’était pas le cas. Donc on lui demandait d’attendre sagement les autres. Vous voyez ce qu’il est devenu? Vous l’imaginez à 5 ans, attendre sagement? » Elle rit. « Non, évidemment! Donc ils lui en ont foutu plein la poire! » Son visage s’assombrit. « ça, vous voyiez, ce qu’ils ont fait à mes enfants, ce que la société à fait à mes enfants, et ce qu’elle a fait à la mère que j’étais, ça a tout à voir avec mon engagement. …

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Langue de lutte

Les textes de ce blog ont été créés lors d’ateliers d’écriture, en non mixité queer et féministe. Plus d’informations sur : www.facebook.com/languedelutte

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