Ça sent le poisson.

J’aime pas cette odeur. Je ne sais pas si c’est le goût ou l’odeur que je déteste le plus dans le poisson. L’odeur du goût peut-être.

Les quais sont noirs de monde et de bière. C’est le week-end des Joutes. Excitation générale. Les hommes sont parés et préparés. Pas une tâche, pas un pli.

Il y a quelques mois des femmes ont demandé à intégrer les joutes sétoises. Refus catégorique. Les joutes sont et resteront exclusivement masculines.

Les cris se mêlent au bruit des hommes qui chutent dans l’eau. Qu’ils se noient. Qu’ils crèvent au fond de l’eau, qu’ils ne remontent jamais, qu’ils se fassent bouffer par les poissons.

Alors je ferai un effort. Alors je surmonterai mon dégoût, j’apprendrai à aimer l’odeur. Je ferai du poisson mon plat favori. Juste pour le plaisir de bouffer de l’homme. De les faire revenir à l’oseille, en brandade ou façon meunière.

Ce n’est qu’une fois parvenue sur le pont de la Civette que j’identifie ce qui me dérange. J’ai le sentiment constant de me déplacer en terre occupée. De fouler un sol qui n’est pas le mien, de suivre une route qui n’a pas été tracée pour moi. Quand je dis moi je pense nous. Je pense elles. J’ai le sentiment de vivre en milieu hostile. La ville ne me protège pas. Ma ville, celle qui m’a vu naître ne me protège pas. J’y suis vulnérable. Ses murailles ne me défendent pas, elles m’enferment, elles font de moi une proie facile, une proie toute trouvée. Elle ne pense pas à moi et ne l’a même jamais fait. Nous ne sommes nulle part. Aucune dénomination, aucune statue. Nous ne prenons pas de place ou plutôt nous occupons la place qu’on nous a laissée.

A la sortie du pont alors que la clameur se fait toujours aussi assourdissante (car oui un homme ça fait du bruit, ça engendre du bruit, ça réclame des ovations) mes yeux buttent sur un collage tout frais quai de la Résistance. « La rue est aussi aux femmes ». Quai de la Résistance on se réapproprie l’espace. Depuis plusieurs mois maintenant elles ont trouvé comment récupérer la rue. Comment accompagner chaque nana comme moi qui se sentait illégitime dans l’espace publique. C’est visible, c’est partout, c’est bon ! C’est jubilatoire quand tu traverses une place et que tu lis en gros « On ne rasera ni les murs ni nos chattes ». C’est mieux que des noms de rue à la con, c’est la rue elle-même. Quand tu lis ça tu ne peux pas t’empêcher d’imaginer la réaction du vieux con qui marmonne dans sa barbe, scandalisé que des femmes puissent parler ainsi. Tu n’as qu’un espoir c’est qu’il prenne ensuite la rue du Général de Gaulle pour tomber sur le suivant « Lâchez nous la chatte ». Dans la rue du Général, non mais franchement on aura tout vu !

Les clameurs ne sont plus que des sons à peine audibles et l’odeur de poisson un mauvais souvenir. Nous allons récupérer l’espace. C’est une certitude.

Margaux

Atelier d’écriture Langue de lutte #LaVilleEstÀNous

Les textes de ce blog ont été créés lors d’ateliers d’écriture, en non mixité queer et féministe. Plus d’informations sur : www.facebook.com/languedelutte

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