Mots pour une autre

“Berlin, 17 octobre 2020
Shtiiiiiing.
Le quatrième mur. J’ai pris un marteau piqueur, une moissonneuse batteuse, une bombe atomique et j’l’ai fait sauter.
Un peu de poussière dans le nez mais ça fait du bien.
Le quatrième mur est tombé. Le rideau aussi. Je le brûlerai plus tard.
Ou je le laisserai se décomposer.
Je regarde dans la salle. Le public a disparu.
C’est comme si j’ouvrais les yeux pour la première fois.
C’est comme si je la voyais pour la première fois.
Il n’y a qu’elle au milieu. Siège B12. Je n’avais pas vu qu’elle avait le visage en forme de cœur et les cheveux doux comme la soie.
Elle pleure, me regarde et me sourit.
Je pourrais me vautrer, faire un bide comme on dit, elle
me ferait un triomphe. Elle m’applaudirait, se lèverait, et ferait retentir d’applaudissement cette sale vide à elle seule.
Elle me ferait un triomphe. Car mes échecs sont les siens et ses victoires sont les miennes.
On s’embrasserait à la fin, avant que le noir ne se rétrécisse sur nous en forme de cercle.”

Lettre à une partie de son corps

Cher cul,
Depuis que tu existes, maman est fière de moi.
Elle dit qu’enfin, je suis « sa fille ». Car c’est bien connu, son cul à elle est légendaire.
Mention très bien au brevet, au bac, grandes études.
Mais c’est toi qu’on félicite et qu’on célèbre.
C’est vrai que nous t’avons attendu. Cela faisait un moment que tu étais voulu. Maman ne pouvait se résoudre à l’idée que tu n’existes pas.
Ne m’en veux pas, je ne m’attendais pas vraiment à ce que tu apparaisses un jour. Bien sûr que tu es désiré… C’est juste que… je suis habitué à vivre sans toi, et pour être totalement honnête, ton existence, je n’y suis pour pas grand-chose…
Le grand mystère de la foi, ou entre autres, l’apparition soudaine de mon cul à l’automne 2022.
Franchement, la vie avec toi, c’est mieux. Maman est fière de moi. Les regards sont plus nombreux, et les compliments à ton égard plus honnêtes. Je sens qu’on te désire. C’est marrant. D’avoir un cul, ça change un peu la vie quand même. Mais ne t’inquiètes pas, si un jour tu décides de t’en aller, je ne t’en voudrais pas.

Monsieur le Bar

La lumière grésille en continue derrière lui, d’une couleur qu’il ne perçoit pas, qu’il ne percevra jamais. Elle est bleue, comme lui ce soir, comme lui chaque soir.
Il ne la voit pas, mais il la sent. Ce soir particulièrement. Quand elle hésite, bégaye, se décompose et se reflète dans sa mosaïque de carreaux cyans.
La porte baille et laisse entrer l’élan glacial de la nouvelle recrue, déjà accablée d’ennui.
La musique démarre. Encore et toujours du Funkadelic. Le son préféré des grandes solitaires.
Immobile comme chaque jour, forcé de fixer cette piste de danse, ancré dans le sol de sol de la salle de concert, il se demande s’il aurait pu exister autre part, autrement. Dans une salle de bain, surement. Peut-être dans un jardin public, sous forme de banc.
Cette piste de danse est parfaite, il aimerait tant la rejoindre. Il rêve de pas de danse, de pertes d’équilibre. Seulement, il appartient au décor. Il est le décor. Le décor ne peut pas danser. S’il ne reste pas où il est… comment feront-ils tous pour boire, manger, fumer, draguer ? On ne peut pas être le bar et le dance floor à la fois. Il ne peut que recevoir les échos de mouvements et les éclaboussures de fin de soirée. Pas les émettre, mais les stopper ou les faire rebondir.
Il ne peut pas voir. Il ne peut pas danser. Il ne peut pas rêver. Il ne peut pas penser. Quelle idée. Il est le bar.
La serveuse s’accoude, nonchalante. Il soupire de soulagement.
Elle s’exclame, vivement : « À la nôtre, et à celle qui nous est chère a tous, à la mienne ! »

Textes écrits par Eli (IG : @eliligolam)
pendant l’atelier d’écriture #languedelutte
autour du thème des corps
organisé en partenariat avec le collectif Venus Flytrap
dans le cadre du festival Les Femmes s’en mêlent

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Les textes de ce blog ont été créés lors d’ateliers d’écriture, en non mixité queer et féministe. Plus d’informations sur : www.facebook.com/languedelutte

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Langue de lutte

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