Moi, qui ai fait la révolution

« La compétitivité c’est faire s’affronter des tomates et des poivrons parce qu’ils sont rouges tous les deux. Oui, je sais qu’on dit « toutes les deux », mais je suis pétrie d’archaïsmes. Vous savez, j’ai été biberonnée à la vieille littérature qui a son sublime aussi. Parler comme Racine ou Molière a un charme indéfectible pour moi. Je n’arrive pas à m’en défaire, c’est ma coquetterie de vieille dame indigne » Elle sourit. « Puis à vrai dire, je n’ai pas envie non plus. La langue change avec les gens vous savez, pas l’inverse. C’est pour ça que j’ai refusé de prendre part au débat sur l’écriture inclusive. Je pensais que ça se ferait ou que ça ne se ferait pas en fonction de l’évolution des individus. Et ça c’est fait. Sans moi. Ça permet de me dater, comme le carbone 14 permettait de dater les découvertes préhistoriques! » « Mais revenons à nos moutons. Je parlais d’égalité, enfin, je voulais parler d’égalité. Les derniers siècles, entre les deux révolutions, ont été bâtis sur cette notion d’égalité. ça semblait évident à tout le monde, cette histoire. On partait du principe que nous étions tous pareils, identiques et qu’on pouvait se comparer. A l’époque, on m’aurait fait courir contre vous et on en aurait conclu que vous étiez plus fort que moi ou peut-être moi plus forte que vous, après tout, je continue à préjuger comme dans l’ancien temps. On n’aurait pris aucune des caractéristiques qui nous constituent et on aurait juste comparé deux individus pour en déduire que celui-là était meilleur que l’autre. C’était ça, l’égalité. ça me fait rire tous ces groupuscules qui fantasment cette ancienne notion. Ils veulent revenir aux années 2000 en pensant naïvement que tout le monde avait autant. Ils n’ont pas connu cette époque, mais moi si. On n’avait pas tous pareil. C’est une utopie ce truc. On était en éternelle compétition dès la naissance. Vous vous rendez compte qu’à l’époque, tous les enfants d’une même année, qui étaient nés la même année, recevaient le même enseignement! Ils apprenaient, euh… Je ne sais pas, moi… Euh… A lire à 6 ans, par exemple. Tous. Et celui qui n’en était pas capable, paf! Il avait son étiquette, son échec collé sur le front. C’est une image! Ne me regardez pas comme ça! On ne collait quand même pas des étiquettes sur le front! Quoique… Je me souviens d’un truc. J’ai fait ma première année d’école primaire, comme on l’appelait à l’époque, l’année où justement on apprenait à lire, en Algérie. Le premier jour où je suis arrivée, la directrice passait dans les classes avec une gamine qui portait un panneau autour du cou. Je ne savais pas encore lire, et encore moins lire l’arabe, mais j’avais compris que ce panneau disait qu’elle était nulle. C’est horrible, hein? » « Bon, je ne parlais pas de ça. Je disais quoi déjà? Ah oui! Les enfants apprenaient tous à lire au même âge, par exemple. Mon fils, le cadet, il a su lire avant. Vous allez vous dire qu’il a été considéré comme un champion, le gagnant de la course à la lecture. Ben non. Il ne fallait pas être en avance non plus, enfin pas uniquement dans certains domaines. Fallait tout avoir en même temps. Lui, par exemple, il aurait eu la maturité émotionnelle d’un gamin de 7 ans à 5 ans, en sachant lire comme un gamin de 7 ans, ça aurait pu passer, on aurait considéré exceptionnellement qu’il avait 7 ans au lieu de 5 ans. Mais ce n’était pas le cas. Donc on lui demandait d’attendre sagement les autres. Vous voyez ce qu’il est devenu? Vous l’imaginez à 5 ans, attendre sagement? » Elle rit. « Non, évidemment! Donc ils lui en ont foutu plein la poire! » Son visage s’assombrit. « ça, vous voyiez, ce qu’ils ont fait à mes enfants, ce que la société à fait à mes enfants, et ce qu’elle a fait à la mère que j’étais, ça a tout à voir avec mon engagement. »

Texte de Nora Benalia

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Les textes de ce blog ont été créés lors d’ateliers d’écriture, en non mixité queer et féministe. Plus d’informations sur : www.facebook.com/languedelutte

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