Lettre au corps

Cher corps,

J’ai peur de reparler de tout ça. De ce temps sombre, d’avant. J’ai peur de rouvrir ces boîtes “affaire classée”, peur qu’un kraken en émerge et m’y ramène, enfouie de honte et de haine.

Je te pensais malade, tu sais. Je nous pensais malade, et repoussant, par-dessus ça. Chaque jour supplémentaire coincée dans mon gras était un jour d’échec. Autant dire que ça fait beaucoup d’échecs.

Je me rappelle, je nous donnais des objectifs. Il fallait avoir perdu pour Noël, pour la St Valentin, pour l’été, pour mon anniversaire. Et tout ce temps-là, parce que mes jeans continuaient de te serrer, tout ce temps-là était perdu.

Je pensais que le bonheur ne pouvait qu’arriver mince.

Cher corps, j’aurais voulu te découper tu sais, tout ce qui dépasse, te limer, te serrer fort dans des gaines jusqu’à te faire disparaître. Trop de dégoût pour être vu, même de moi.

Tu sais, et tu vois, et tu sais puisqu’on habite cette terre ensemble, le nez te pique et les yeux se serrent encore d’y repenser. Tu avales ma salive. On a pas beaucoup rigolé tous les deux.

C’est passé pourtant.

Je ferme ce chapitre parce qu’il me fait trop peur encore, le kraken, tout ça.

Je veux te donner le récit joyeux du temps des excuses, des pardons, des paillettes et des joies.

Le déclic, évidemment, c’était chez le psy. Oui, j’étais fatiguée de toute cette haine dans les articulations, ça gêne les épanouissements. Alors je suis allée en voir, plusieurs, puis lui, et soudain ça faisait sens. On a creusé profond, et on a éclaté les croyances maladives à la pioche.

Je t’ai récupéré après.

J’ai commencé à voir tes doigts, et non plus des boudins aux ongles bouffis. J’ai commencé à voir tes seins, petits et pratiques, et non plus des tas ratés dont l’un dit merde à l’autre. J’ai commencé à voir tes jambes, larges et musclées, et pas juste un jambon sur un genou boursouflé. J’ai commencé à voir ton ventre, ta taille, tes fesses. Je vous ai vues, pour la première fois on s’est regardées, nues, dans le miroir, et vous ressembiiez à un corps, large, chaud, vivant et sensible. Très sensible même, un corps parfait, un corps à caresser.

Cher corps, tu es vraiment très moelleux et sache que c’est super, et merci pour ça. Tu es tellement moelleux, dans une vie qui n’offre que des angles on n’a pas fini d’avoir besoin de toi.

Cet été, le printemps dernier, et même cet automne, j’ai vu quelque chose de nouveau. J’ai appris, j’ai compris ce que voulait dire s’accepter.

Si on devait me proposer de te changer, aujourd’hui, corps, il y a fort à parier que je refuserais.

Il reste évidemment une minuscule sonnette, tout au fond du crâne, qui suggère qu’on pourrait enlever un peu de gras aux hanches, mais je la laisse sonner. J’ai mieux à faire : je vais marcher, courir, faire la cuisine et te lécher les doigts, te glisser dans des draps propres, porter un pull chaud ou une robe légère. Je la laisse sonner, je ne l’entends même plus quand je vais danser, faire de la musique, que tes jambes vivent et que tes bras s’agitent, quand tes muscles travaillent et que le rythme est bon.

Je crois même qu’elle s’éteint, lasse de sonner du vide, les fois où je pars retrouver un.e amant.e. Crois-tu que je l’entende encore, quand l’étreinte nous arrive, les baisers foudroyants, les mains qui s’allument et les yeux qui s’arriment ?

La minuscule sonnette s’éloigne, et laisse place aux carillons joyeux d’un corps bien habité.

Merci mon corps, merci pour ça.

Atelier Langue de Lutte 23 novembre

Camille Fuzier (@camille.fzr)

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Les textes de ce blog ont été créés lors d’ateliers d’écriture, en non mixité queer et féministe. Plus d’informations sur : www.facebook.com/languedelutte

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Langue de lutte

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