J’ai passé l’après-midi d’hier entourée de douceur.

Un atelier d’écriture sur la colère.

Je n’y arrivais pas.

La colère ne sortait pas.

Trop de douceur autour de moi.

Une trentaine de femmes étaient là, à écrire leur colère.

On s’écoutait, elles se livraient, se dévoilaient, on riait, on s’émouvait, on se réchauffait.

Il faisait froid dehors.

Le monde est tellement froid.

Et je suis restée là, au milieu de ces femmes, le plus longtemps possible. Je ne partais pas.

J’étais bien.

J’avais raconté une petite colère qui n’en était pas une.

Juste un dégoût, une déception.

L’amertume d’un combat gagné alors que je ne voulais pas me battre.

Je ne veux plus me battre.

Mais je suis hétéro.

La plupart de ces femmes ne l’étaient pas et s’était allégée de ce poids, de ce combat.

Moi j’avais encore en bouche l’arrière-gout amer de cet ultime combat avec un homme.

Ces femmes avaient goûté mes mots avec douceur.

Pas lui.

Lui s’était posé en maître.

Le maître du jeu, le maître de l’esclave, le maître d’école.

Il m’en autorisait certains, m’en censurait d’autres.

Ces femmes d’hier étaient brillantes.

Des centaines d’années d’études en elles réunies.

Des chercheuses, des médecins, des auteures en géopolitiques qui partageaient ma petite joie d’être éditée.

Une égalité humaine nous rassemblait, malgré nos histoires différentes, nos âges, qui pouvaient faire de la plus vieille, la grand-mère de la plus jeune.

Nous partagions.

Et lui, juché sur sa condition d’homme me jugeait.

Il ne me disait pas : « tes mots me touchent, me blessent, me font souffrir », non.

Il me disait : « voilà ce que tu dois écrire. »

« Je sais. »

« Je suis l’homme, je sais. »

Pauvre fou.

Il m’a paru si pauvre à se monter si haut.

J’ai éprouvé de la peine à remporter ce combat.

Son ego n’était gonflé que de ça : sa condition d’homme.

Ça prenait toute la place et mettait en lumière toute la vacuité de son âme.

J’ai été méchante, je lui ai tendu un miroir.

Je lui ai dit de terminer son unique pseudo-roman avant de vouloir réécrire le mien.

J’ai écrit deux romans et demi et un recueil de nouvelles.

Je partageais avec lui ma joie.

Simplement. Dans la douceur.

Il a transformé ce moment en combat.

Tout est combat avec les hommes.

La séduction, la rupture, et le quotidien.

Il faut se battre pour vivre parmi eux.

J’ai vu une interview d’une ancienne joueuse de foot de l’équipe de France.

Elle racontait que tous les hommes qu’elle rencontrait voulaient s’opposer à elle sur un terrain.

Le moindre homme lambda qui n’a joué au foot que dans la cour de son école, voulait s’opposer à elle, joueuse professionnelle.

Les hommes ne sont que cela : ils expliquent à une écrivaine ce qu’elle doit écrire, ils montrent à une joueuse de foot comment on doit dribbler.

Pas un seul des hommes à qui j’ai fait lire mon roman ne m’a parlé du fond.

Tous n’ont parlé que de la forme, se sont placés en maître d’école face à la petite fille.

Je suis fatiguée de ces rapports-là.

Ce qu’il va falloir que tous ces hommes comprennent, c’est que les femmes n’ont plus à combattre.

C’est fini.

C’est à eux de se bouger les fesses maintenant.

Les femmes n’ont plus rien à prouver, elles savent tout faire.

C’est à eux de jouer maintenant.

Il faut qu’ils sèchent leurs larmes, retroussent leurs manches et se mettent à notre niveau.

Je me fous de ce qu’un homme peut penser de moi.

Nous n’avons plus besoin de votre regard sur nous.

Et si vous ne vous bougez pas, bientôt, nous n’aurons plus besoin de vous.

Depuis hier, j’aimerais être lesbienne.

Je me dis que ça doit être doux de vivre avec une femme, de ne plus jamais avoir à combattre pour être la moitié entière du couple.

J’aime encore le corps des hommes et je n’aime pas encore celui des femmes.

Mais ça va peut-être venir.

It’s coming up, my dear!

Et si ça vient pour moi, ça risque de venir pour toutes.

Nora Benalia — Atelier d’écriture féministe Langue de lutte #Colère

Les textes de ce blog ont été créés lors d’ateliers d’écriture, en non mixité queer et féministe. Plus d’informations sur : www.facebook.com/languedelutte

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